Kamal Hachkar, un réalisateur des identités plurielles.

J’ai rencontré  le réalisateur Kamal Hachkar, en Novembre dernier. J’assiste alors à une projection à l’Institut des Cultures d’Islam où il  projetait son premier film : Tinghir-Jerusalem, les échos du Mellah.  Dans ce film il revient dans le village où il est né en 1977 «  dans une maison en terre, c’est important de le dire pour moi » de Tinghir au Maroc. Son grand-père lui raconte que dans ce village de berbères, juifs et musulmans vivaient côte à côte.

Crédit : Victor Delfim
Crédit : Victor Delfim

La salle était comble. Quelques mois plus tard, je retrouve  le réalisateur Kamal Hachkar dans son pied-à-terre parisien. Kamal a trois cerveaux, peut répondre à une interview, relancer des contacts et organiser l’arrivée d’amis pour une conférence prévue un peu plus tard sur la place de Moïse dans le judaïsme et L’Islam. J’arrive au milieu de tout cela, nous nous installons dans la cuisine, les attentats de Paris ont eu lieu un mois auparavant.  On parle de ses films, de sa vision de l’actualité, de l’Islam, de l’identité, des médias le tout devant un thé au citron. Une heure passionnante.

Kamal connaissait peu l’histoire des juifs au Maroc. Arrivé en France à l’âge de six mois, il a fait sa scolarité en France. Kamal suit son père, ouvrier dans les centrales nucléaires.  Sa famille pose ensuite ses valises à Dieppe en Normandie.  En classe de quatrième, sa rencontre avec un prof d’histoire lui ouvre une foule de questionnement : « il m’a conscientisé politiquement, m’a poussé à ouvrir mes lectures. »  C’est avec ce professeur qu’il étudie la Shoah et se passionne pour cette époque.

«  C’est pour ca qu’aujourd’hui je ne supporte pas une seule réflexion raciste, essentialiste qui généralise l’amalgame. La Shoah, la destruction des juifs d’Europe m’a vacciné contre tous les les racismes : Roms, minorité sexuelles etc… »

L’enseignement de la Shoah comme événement déclencheur ? Je me reconnais là-dedans. Il est important de se rappeler que la Shoah n’est pas seulement l’histoire des juifs mais est un exemple universel du pire. Un évènement tragique qui peut se reproduire envers d’autres minorités si personne n’est vigilant. Il faut se remettre à lire les écrivains juifs européens  de l’entre-Deux guerre, Zweig  avec le Monde D’Hier ou encore Elias Canetti qui parle de sa jeunesse dans La Langue Sauvée.  Ces livres sont  initiatiques sur le sens du Soi dans la diaspora.  Les écrivains issus de la culture juive européenne  ont cette faculté à parler de thèmes universels.  L’exil, le sentiment « d’étranger dans son pays »  de nombreux jeunes de double-culture  peuvent s’y identifier aujourd’hui.  C’est le parcours que j’ai emprunté : connaître la culture juive et ses artistes, ses écrivains, ses questionnements de diaspora m’ont permis de trouver ma place ici en France. Les questionnements ne sont pas réglés, mais ils sont acceptés comme tel, sans réponse immédiate.

Quand Kamal découvre qu’il y avait une communauté juive dans son village natal il s’est identifié à son étrangeté, un sentiment qu’il ressentait au fond de lui même : entre les déplacements de son enfance et  la double culture, la vie en France et la culture marocaine. Kamal est berbère, et parle la langue «  ma mère ne parlait pas un mot d’arabe ». Pendant son enfance il en a eu honte de sa langue, il se l’est réappropriée.«  C’est la langue de là d’où je viens ».

Connaître son histoire : le rempart aux extrémismes ? Le prof d’histoire en est convaincu

Dans la conversation on enchaîne sur ce qu’il se passe dans la société française,  « Les Frères Kouachi ? Se sont des Français  Ils sont le produit de la ghettoïsation, de la politique des grands ensembles des années 50 et de la crise qui touche les jeunes des quartiers plus durement que les autres. » A ses élèves, il leur a montré l’exemple : il faut se sortir des cases dans lesquelles la société les a placés. Je suis un enfant de la IIIeme République. J’ai combattu le racisme par l’école. J’ai décidé de dépasser mon père. Je ne voulais pas être ouvrier, je voulais être cadre, artiste, un intellectuel. »

En tant qu’artiste, il veut combattre les discours obscurantistes par ses films. C’est son combat, celui de revenir aux fondamentaux de la culture musulmane, celle qui au Maroc a vu pendant 2000 ans la cohabitation entre juifs et musulmans.

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crédit photo : Victor Delfim

« C’est mon grand père qui m’avait parlé de cette communauté juive dans le village, du coup j’étais intrigué ». Kamal est alors prof d’histoire en banlieue parisienne et se décide à entrer en  master 2 des mondes musulmans dans l’optique de faire un travail sur cette communauté juive berbère de Tinghir qui a quitté le Maroc pour Israël dans les années 60.

En 2007, il part en voyage linguistique en Israël avec l’association Parler en paix, qui propose des cours d’Arabe et d’Hébreu à Paris. Lors de ce voyage il rencontre par hasard un israélien juif originaire de Tinghir. «  à partir de là je voulais toucher un maximum de personnes avec cette histoire et mon projet de recherche universitaire s’est transformé en travail artistique. Une aventure de 4 ans » Kamal part retrouver cette « mémoire enfouie » à la recherche de familles israéliennes originaires du Maroc, protagonistes de cette identité berbère partagée entre juifs et musulmans.  Qu’en a –t-il tiré aujourd’hui ? «  C’est en passant par cet autre absent juif que je me suis réapproprié ma culture Amazigh et marocaine parce que, pour moi le marocain est pluriel : arabe, musulman, amazigh, sahraoui. Oui j’ai appris sur mon histoire, et je me sens mieux dans ma tête. On a besoin de l’autre pour savoir qui on est »

 

 Dans son pays natal, au Maroc, comment cela se passe ? Est-ce que ces identités plurielles sont reconnues ? Comment le prof d’histoire voit les choses ?

« C’est un drame, on construit un peuple d’amnésique. On doit enseigner le Maroc pluriel  Et mes films servent aussi à ça. »  Kamal vit à Marrakech, à côté du musée Majorelle consacré à la culture berbère. Souvent renvoyée à la ruralité, la culture berbère a toujours eu du mal à s’imposer face à une vision arabo-musulmane exclusive de l’identité. « Avant les arabes, avant l’Islam, les premiers peuples d’Afrique du Nord se sont les Amazigh, ils ont été païens, judaïsés, christianisés pour certains d’entre eux…je crois qu’il est urgent de se réapproprier tout cela pour ne pas qu’il y ait d’instrumentalisation à des fins politiques » Même si la constitution marocaine reconnaît toutes ses identités, les actes allant dans ce sens se font attendre. Kamal milite activement pour une réforme des programmes scolaires d’Histoire au Maroc afin d’y inclure toutes ces composantes identitaires.  « Ce film parle d’un double tabou. Il tend un miroir aux obscurantistes et montre deux choses : la présence juive au Maroc et la richesse de la culture berbère contre une vision exclusive, monolithique de l’identité marocaine .C’est ce que je dis dans le premier film aussi c’est une continuité de cette réflexion sur nos identités. Et faire quelque chose qui nous fait avancer vers la modernité la pluralité,  plutôt que vers l’obscurantisme et les ténèbres.

Il a aussi en projet d’organiser un festival des cultures plurielles en octobre 2015 dans son village à Tinghir. «  Le Sud marocain est un vide culturel : pas de ciné, pas de théâtre. Si on veut combattre les discours wahhabites  qui arrivent par la parabole il faut  donner à cette jeunesse des armes artistiques »

En attendant il se consacre au début du tournage de son deuxième film : Jérusalem –Tinghir : retour au pays natal. Il y suit Neta Elkayam, une chanteuse juive née en Israël de parents juifs marocains. Elle vit à Jérusalem avec son mari Amit Hai Cohen,  artiste pluridisciplinaire et juif marocain également. Leur maison est un point de rencontres pour musiciens, activistes séfarades et Palestiniens. Le rêve de Neta est de suivre les traces de sa famille et passer du temps au Maroc avec Amit, pour perfectionner son art et obtenir un passeport marocain. Neta et Amit veulent aussi  faire reconnaître cette culture marocaine chez eux, en Israël .

voir le trailer : Jerusalem-Tinghir : retour au pays natal

.Ces jeunes juifs d’origine marocaine qui décident de chanter en arabe, d’apprendre cette « langue de l’ennemi »sont pour Kamal «  des corps politiques en puissance » face au conflit certes, mais aussi face à la société israélienne qui s’est construit autour de la culture ashkénaze. Lorsqu’il présente son film là bas tout se passe bien : les Israéliens sont curieux, les Palestiniens s’identifient à l’exil, l’arrachement à la terre, voient à l’écran des femmes juives, arabes, qui ressemblent à leur grand-mère.

Capture d’écran 2015-02-19 à 13.36.19« Les contextes sont différents, les histoires sont différentes mais le sujet est universel. Et quand on a encore sa part humaine c’est simple de voir les similitudes, d’être en empathie avec ses sentiments là peu importe le parti que l’on prend. » Son film parle aussi de cela en filigrane : la pluralité de l’identité israélienne. Quelque chose qui ne fait pas vraiment la Une en France. « Il y a une vraie responsabilité des médias de ne pas parler de cette région en dehors de ce conflit : de ne pas montrer son cinéma, ses interrogations comme société»

 Amoureux de la culture juive dont il aime les rituels, l’histoire, il a décidé, il y a quelques années, d’apprendre l‘Hébreu «  C’est comme si c’était une langue que j’avais appris avant ma naissance. J’ai un rapport avec cette langue, c’est dingue. J’ai fait un rêve une fois, où depuis Tinghir, je gravissais une petite montagne et de l’autre côté c’était Jérusalem. Mais du coup ca veut dire que j’ai un moment donné j’ai compris pourquoi je faisais toutes ces choses là, ce travail de recherche artistique et intellectuel. Pour moi l’hébreu et le berbère  sont deux langues d’origines. C’est comme le berbère juif et musulman sont indissociables, ils vont forcément ensemble. »

Je m’étonne de ne pas l’avoir plus vu dans les médias en France. On aurait besoin de plus de personnes qui portent ce genre de voix là contre l’antisémitisme et l’islamophobie, mais aussi contre tous les radicalismes.  Pourquoi toujours les mêmes imams ? Pourquoi toujours les mêmes invités islamophobes refoulés ? « «  Ces Finkelkraut… je veux me battre contre les islamistes mais pas avec ces gens là . J’assume une position complexe et nuancée  avec des valeurs sûres et fermes. Et on est nombreux à les porter. Mais on les entend peu. On invite toujours les mêmes intellectuels sur les plateaux télé. Et on parle de terrorisme. Un terroriste ça fait plus vendre qu’un artiste, des chercheurs ou des chefs d’entreprise de culture musulmane. Il faut faire passer à la télé en France tous ces artistes, activistes qui font des choses incroyables au Maroc et ailleurs. Pourquoi les terroristes ont le droit au prime-time et pas nous ? »

Par les temps qui courent, son film mériterait de passer sur une grande chaîne française, d’être étudié dans les écoles. Kamal mérite vraiment sa place dans le paysage médiatique français.

En attendant soutenez son deuxième film ! une campagne de crowdfunding a été lancée via l’association « Parler en paix » (bientôt un article sur cette fabuleuse association que Kamal m’a fait découvrir )  voici le lien : http://www.parlerenpaix.org/index.php?option=com_content&task=view&id=219&Itemid=1

Pour suivre l’actu du deuxième fil de Kamal : https://www.facebook.com/pages/J%C3%A9rusalem-Tinghir-retour-au-pays-natal/645582572231549?fref=ts

 

Crédit photo : Victor Delfim

 

 

 

 

 

 

 

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